La « Venus Noire » aux proportions parfaites

J’avoue que j’avais un peu peur en me rendant au cinéma pour voir le dernier film d’Abdellatif Kechiche : Venus Noire. Je ne connaissais pas l’histoire de Saartjie Baartman avant, mais les quelques images que j’avais pu voir dans la bande-annonce avaient suffit à me mettre mal à l’aise. Et ça ne faisait que commencer.

Le film s’ouvre sur la présentation d’un éminent médecin qui étudie les femmes hottentotes et leur corps si spécial : hanches et fesses proéminentes et organes génitaux hypertrophiés. Puis vient l’étude du cerveau, lui aussi beaucoup trop grand pour être considéré comme « normal ». Une image de mon enfance me frappe : je revois l’affiche scientifique qui était présentée dans mon livre d’histoire pour illustrer le racisme des Européens et leur propension à déclarer certaines races « inférieures ». Trois crânes avaient été dessinés côte à cote : celui d’un Européen, d’un Africain et d’un primate. Et devinez quoi ? L’Africain était évidemment assimilé à un singe : ben ouais, ça arrangeait quand même pas mal nos petites affaires.

Sur le papier, le film dure une éternité : 2h44. On se dit qu’on va s’ennuyer, se tourner et retourner sur son siège, rater Confessions Intimes à la télé. Mais le temps file, comme file l’histoire de Saartjie. De sa naïveté première – croire que son maître ferait d’elle une femme célèbre en Europe -, nous ne verrons rien pendant le film. Seul transparaît sa colère silencieuse, son regard brumeux qui cherche une issue dans l’alcool, ses yeux noirs qui parlent quand elle ne trouve plus les mots. Des paroles, elle n’en prononce d’ailleurs que très peu. Mais qu’y a-t-il à dire face à des tels agissements ? Saartjie l’avait compris et ne protestait plus face à cette montagne d’incompréhension.

En découvrant que la musique était quasiment absente du film, je me suis de nouveau dit qu’Abdellatif Kechiche m’imposait une nouvelle épreuve. Nous n’entendrons que la musique des exhibitions en public de la Vénus noire, un son sale, entêtant et empreint d’humiliations, qui la fait tourner devant une foule fascinée. La seule fois où Saartjie prend un instrument dans ses mains pour en jouer librement, elle est immédiatement rappelée à l’ordre par le fouet : on ne demande pas à une sauvage de savoir compter ou chanter, au contraire, on applaudit son inculture et son ridicule.

La musique, je l’ai compris après, était dans le regard de Saartjie (interprétée par la brillante Yahima Torres). Tous les cris qu’elle devrait pousser face à son avilissement sont contenus. Il aurait finalement été très malheureux de la part d’Adbellatif Kechiche de nous ajouter une mélodie niaise et mielleuse, forcément hors de propos. Sans rien pour nous distraire, il fallait nous confronter à la solitude de Saartjie pour essayer, seulement essayer, de la toucher du doigt.

Dans sa souffrance, on pense à Elephant Man, à Freaks et cette association dérange. Elle, si belle, si forte, devenue objet de foire, trouve un point commun avec ces protagonistes dans la brutalité qui l’entoure, et l’isolement conséquent pour échapper aux autres. Mais à l’inverse de John Merrick et son corps difforme, les gens ne crient pas en la découvrant, car ils reconnaissent en elle une esthétique agréable même si différente. Les gens rient de son infériorité, de sa couleur de peau. C’est peut-être pire.

Même lorsque l’on pourrait croire qu’elle a touché le fond, elle refusera de s’exposer en public, plaçant sa main fine sur le pagne qui protège son sexe. Sans parler, jamais, elle se contentera de secouer la tête fermement. Le pire n’est pourtant pas là et on glisse bientôt dans l’insoutenable mais, ironie du sort, sans voyeurisme gratuit. La photographie des scènes restent belle et harmonieuse et Kechiche nous évite miraculeusement le pathos.

Une fois de plus, il offre un rôle phare à une jeune actrice inconnue : il a recontré Yahima  Torres dans la rue. Chaque fois, il redécouvre et redéfinit la féminité, en proposant des personnalités hors du commun, mais qui fonctionnent, se collent à notre rétine avec plaisir. Dans une société où la place de la femme est encore confuse, Abdellatif Kechiche apporte sa patte à ce chantier immense.

La plus belle scène est peut-être celle de ce dessinateur professionnel dépêché par les scientifiques français lors de l’examination de Saartjie. Il offre à la jeune femme un dessin d’elle, où elle figure sur de multiples petits croquis. Pour la première fois, elle n’est pas mise en scène avec des costumes tribaux : elle se voit comme elle l’est vraiment et prend pleinement conscience de son identité.

Lorsque l’on est blanc et que l’on hérite d’un passé si honteux, on ne peut que sortir en baissant la tête. Je ne vous cacherai pas que j’ai scruté le trottoir en rentrant. Cohérent avec le reste du film, le générique est déroulé sans son. Quelques images nous apprennent que la dépouille de Saartjie a été transportée en Afrique du Sud pour être enterrée. Saartjie a à présent retrouvé sa terre natale mais son histoire laissera une empreinte qu’il sera difficile d’effacer, puisqu’elle se trouve dans tous les silences.

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